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 Sur un banc

J – 25

Posée sur ce banc de métal vert rouillé, elle entend la mer au pied de la falaise qui assaille sans répit la roche rouge. Le vent tiède de ce début d’été la berce et des cheveux chatouillent son front, échappés de son bandana rose. La houle ondule sans hâte, invisible force, et déroule ses miroirs innombrables. Hypnotisée par la régularité de ce mouvement, elle ne quitte pas des yeux cette étendue mouvante au bleu profond. Mais elle ne la regarde pas. Elle ne voit rien. Même pas les barques qui rentrent au port, ni les goélands et les mouettes qui piaillent dans leur sillage, prêts à fondre à tout moment sur les poissons rejetés par les hommes qui hâlent les filets pesants gorgés de scintillements frétillants. Elle n’entend pas les enfants de la colonie de vacances qui chantent « un kilomètre à pied ça use, ça use » en file indienne sur le chemin des douaniers.

Elle ne pense à rien, n’a ni faim ni soif, n’attend rien ni personne. Elle est juste là, posée, immobile, figée dans son ailleurs intime. Le soleil qui décline lentement sur l’horizon l’habille de ses ors fauves.

J – 24

Sur le même banc. L’horizon s’est chargé de lourds nuages rondouillards de blancs éblouissants. La brise de mer fait friser la mer étale.

Ses mains sur ses genoux semblent de cire. Ses épaules un peu osseuses accrochent un tee-shirt noir.

Une dame un peu âgée pose une main sur le dossier du banc et dans un sourire poli demande : « Puis-je partager le banc et le silence avec vous ?». Sursautant sous la surprise, elle tente un sourire, bien fade, et incline la tête en signe d’acquiescement. Un franc sourire lui répond, suivi d’un discret soupir d’aise.

Elle a placé sa main droite sur son ventre. Le silence entre les deux femmes est tranquille, paré du ressac qui leur parvient assourdi.

J – 23

Malgré la pluie de l’après-midi, le soleil couchant les retrouve côte à côte, immobiles et silencieuses, sur le même banc.

La dame âgée sort de l’une de ses poches un carnet de croquis, un crayon et une petite boite d’aquarelles. Elle délimite de quelques traits et courbes le champ de son observation. Elle mouille ensuite un pinceau de petit-gris de quelques gouttes d’eau piochées dans une minuscule coupelle à couvercle. Elle butine les couleurs de sa palette à coups de légers effleurements du bout effilé de son pinceau. Peu à peu, les contours de la plage se précisent sous les bruns, les gris et les ocres. Par touches délicates, elle plante les couleurs des personnages égaillés sur les galets. Les nuances à peine suggérées donnent pourtant à voir la plage en contrebas, comme filtrée par un regard embué. Elle souffle sur sa page pour faire sécher plus vite son esquisse. Le carnet refermé réintègre la poche avec pinceau et boite de couleurs. Elle promène à nouveau son regard sur la mer, la falaise et la plage. La jeune femme, la main toujours sur son ventre, fixe un point lointain et invisible sur l’horizon qui s’assombrit.

J – 22

En plein midi, étourdie de vent chaud et parfumé, elle caresse son ventre d’une main lourde. La dame âgée arrive, un peu essoufflée par la grimpette. Elle s’assied et sourit à la jeune femme.

« Je vous ai vue passer et j’ai eu envie d’être avec vous ! Alors me voilà ! A vrai dire, j’ai une idée derrière la tête ! Bien que je ne fasse jamais de portrait, j’aimerais bien tenter de faire le vôtre. Vous me permettez ?

-Pourquoi ? Je ne suis pas jolie… ni bien coiffée !

-Ahaha ! Mais votre visage est passionnant !

-Ah ?

-Oui… vos yeux, épuisés, disparaissent sous vos paupières tombantes, vos lèvres pincées, scellées comme pour empêcher le moindre mot de sortir de vous…la tristesse vous habite n’est-ce pas ?

-En quelque sorte…

-Mais heureusement, il y a votre nez !

-Mon nez ?

-Oui, un miracle de gaité, de joie, de…coquinerie même ! Je voudrais essayer de rendre ces contrastes en jouant sur les ombres et les lumières, les transparences…

Elle éclate de rire en bredouillant « mon nez est joyeux » !

-Que le rire vous va bien ! Je m’appelle Élise.

-Mirabelle ! Enfin Isabelle mais…

-Mirabelle vous convient très bien !

Le silence les enveloppe à nouveau. Mirabelle caresse son nez de temps à autre.

J – 21

Mirabelle mange des cerises sur le banc. Elle pose les noyaux, soigneusement, en une petite pyramide, sur le papier brun du sachet, le regard toujours perdu dans le lointain. Une main réchauffe son ventre de frôlements arrondis.

J – 20

Elise, arrivée de bonne heure, attend Mirabelle. Elle veut lui montrer son portrait terminé. Elle apprécie la compagnie silencieuse de Mirabelle face à cette immensité familière mais chaque jour singulière. Mirabelle presse le pas sur le chemin pentu. Elle a hâte de retrouver son banc, le silence, le vide bleu, et Elise peut-être aussi. Cette dame âgée lui semble une amie discrète mais fiable. En sa présence, bien que peu de mots ne soient échangés, son fardeau s’allège et la main sur son ventre devient plus douce et caressante.

Lorsqu’Élise lui dévoile son image peinte, une larme, énorme comme celle d’un enfant, dévale sa joue. Elle se voit pour la première fois depuis longtemps. Son regard désespéré la chavire. Ses lèvres, pâles et figées, l’apeurent. Elle n’aime pas ce visage. Élise, silencieuse jusque-là, lui fait remarquer son mignon petit nez qui occupe avec modestie la partie centrale de son visage. Alors, elle sourit à ce nez d’un pauvre sourire humide. Élise lui prend la main, doucement. Elles restent, ainsi liées, un long moment.

Lorsque le soleil disparait derrière la colline, Élise s’anime.

« J’ai préparé un délice de soupe aux pois chiches…la recette de ma grand-mère italienne…avec trois tagliatelles et un filet de citron, c’est aussi bon que le péché ! Un petit blanc de Toscane bien frais devrait vous mettre un peu de rose aux joues ! Ne refusez pas, je vous en prie…

- Mais… avec plaisir… mais je ne suis pas une convive très agréable ces temps-ci… vous avez dû le remarquer !

- Au contraire, vos silences me rassurent ! Venez… le chemin est dangereux quand il fait vraiment sombre. »

Main dans la main, elles descendent vers les lumières de la route puis cheminent tranquillement jusqu’à une bâtisse de pierre, énorme carapace posée au bord d’une allée de graviers blancs. Quelques lumières s’allument sur leur passage et dévoilent un jardin soigné mais à l’allure pourtant champêtre. Elise installe Mirabelle dans un petit salon tout vêtu de flanelle ambrée. Elle disparait dans la cuisine, promettant de revenir très vite.  Installée dans un profond fauteuil à oreilles, Mirabelle ferme les yeux et noue ses deux mains sur son ventre. Elle s’endort.

Une heure plus tard, un bruit léger de glaçons qui s’entrechoquent la réveille. Élise lui fait face et sourit sobrement. Avant que Mirabelle n’ouvre la bouche pour s’excuser, elle l’arrête :

« Chut, c’est un honneur que vous ayez choisi ma maison pour enfin vous reposer. Merci de cette confiance. Allons manger maintenant ! »

Mirabelle, muette, dévore avec appétit tout ce qu’Élise lui a proposé : la soupe de pois chiches, les endives en salade, les fromages et un gâteau à l’orange. Élise ne parle pas non plus. Elles se sourient parfois, complices et heureuses, simplement.

J – 19

Toujours ce banc, la mer, le silence. Mirabelle guette l’arrivée d’Élise. Elles se sont donné rendez-vous. Un large sourire plisse les yeux de Mirabelle lorsqu’Élise apparait au bout du chemin. Elle se lève pour l’attendre. Hors d’haleine, Élise explique :

- « J’ai presque couru de peur d’être en retard ! Ce n’est plus de mon âge ! »

Un silence paisible s’installe. La lumière décline et la brise s’éteint peu à peu.

J – 18

Élise est seule sur le banc. Elle sourit aux nuages qui ne s’attardent pas et filent en cortège vers le large. Elle a lu le mot déposé par Mirabelle. « Je dois partir quelques jours. Je vous laisse à la garde de ce banc et de l’horizon. Le silence vous parlera de mon retour. »

Élise vient chaque jour sur le banc et attend, sans impatience.

 

Jour J

Élise voit de loin une silhouette assise sur le banc. Mirabelle l’attend, enfin. Dans ses bras, un paquet enveloppé d’un châle. Elle tourne vers Élise un visage radieux. « Je vous présente ma fille. » Élise tend la main pour caresser une joue si ronde et rosie par la brise.

« Je suis allée la chercher. Le mois dernier, j’ai accouché sous X. J’avais peur de ne pas savoir, de ne pas pouvoir…j’ai cru que je pourrais partir loin d’elle. Le silence, la mer, les nuages l’ont appelée à chaque minute. J’ai tenté de résister. Puis j’ai accepté. Et nous voilà… Elle s’appelle Sol… la Terre, le Soleil, la Musique comme berceau infini. Et ce banc… et vous Élise.

- Cette enfant aurait-elle besoin d’une grand-mère par hasard ? »

Dominique B.

 

Tag(s) : #Atelier en ligne, #Textes de participants, #Dominique B.

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