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Le confinement et l'atelier

Confinement

Ce matin, vers sept heures trente, je me suis fait un café. Pas un café en poudre comme j’en ai l’habitude pour aller plus vite. Non. Un vrai. Je n’en bois jamais mais j’avais envie de laisser l’instantané dans son pot cette fois-ci. Je n’ai pas mis la radio en marche. J’écoute toujours la radio le matin au petit déjeuner pour me tenir au courant de la situation mais aujourd’hui un merle sifflait, perché dans le cerisier du japon encore en fleurs, près de la fenêtre ouverte. J’ai été surpris par la richesse de son chant. J’ai tendu l’oreille. J’ai compté au moins dix modulations différentes. Au moment de choisir ma confiture, j’ai sorti la marmelade d’oranges amères du frigo. Je ne sais pas trop pourquoi, d’autant que je préfère la gelée de groseilles. Ou de mûres. Mais la marmelade trônait sur le deuxième rayon depuis trop longtemps et j’en avais assez de l’éviter tous les matins. J’ai aussi tiré le grille-pain du placard où il avait été remisé un jour, faute de donner toute satisfaction, pour décider de son sort une bonne fois pour toutes. Le réglage de cet appareil est vraiment sensible. Ma première tranche a bruni. Trop à mon goût. J’aime bien la mie lorsqu’elle se pare d’ocre, sans noircir. La seconde tranche a sauté sans avoir changé de couleur. J’ai fini par ajuster parfaitement le temps de grillade à ma troisième tentative. Je me suis enivré de l’odeur chaude et caressante de cette tranche parfaite, à la douce couleur de miel. J’en ai fait deux autres. Deux sœurs, identiques à la première. J’en avais donc trois parfaitement réussies. Je me suis amusé à les mélanger en fermant les yeux pour essayer ensuite de retrouver la première. Sans succès. De vraies triplées. Je me suis assis à la table de la cuisine, face à la fenêtre. Ma place est plutôt celle face à la porte qui donne sur la grande salle mais je voulais contempler un instant les derniers pompons roses du cerisier. Alors que je m’interrogeais intérieurement sur la durée de vie de ces milliers de fleurs délicates, mon chat a sauté sur mes genoux. Je l’ai laissé s’installer, au lieu de le repousser comme je fais toujours et je l’ai caressé. En observant son poil, j’ai dénombré quatre couleurs : gris, roux, marron foncé et noir. Je croyais qu’il était bicolore. J’ai levé les yeux pour regarder les nuages filer lentement dans le ciel. Ce matin, ils s’étaient habillés de jaune. J’en ai même vu quelques uns roses. Il leur fallait deux minutes pour apparaître au côté droit de la fenêtre et disparaître du côté gauche. J’ai vérifié plusieurs fois. Après avoir avalé mes triplettes entartinées d’amertume fruitée, j’ai voulu boire mon café. Il était froid. J’ai vidé mon bol dans l’évier. J’ai regardé avec amusement le liquide noir tourner sur lui-même, hésiter un peu, avant de disparaître par le siphon, en laissant derrière lui pour toute trace quelques minuscules grains de poudre brune. On est peu de chose...

Après ma toilette, j’ai eu envie d’écouter un peu de musique. Il était neuf heures. L’heure à laquelle je dois habituellement arriver au bureau. J’ai passé le doigt sur la tranche des CD pour trouver celui qui me tentait le plus. Mon index s’est arrêté sur les Quatre Saisons de Vivaldi. Je me suis assis dans le fauteuil du salon et j’ai fermé les yeux. J’ai vécu l’appel du printemps, éprouvé les chaleurs de l’été, ressenti la langueur de l’automne, affronté les rigueurs de l’hiver. J’ai été surpris de découvrir autant de détails dans la partition du prêtre roux. Je me suis levé de mon siège l’esprit léger.

Il était dix heures trente lorsque le facteur est passé. J’ai soulevé le voilage pour le voir déposer le magazine de mon abonnement dans la boîte au fond du jardin. J’étais encore en pyjama. Je me suis habillé avant de sortir. Je m’apprêtais à passer un pantalon et une chemise blanche lorsque le soleil m’en a dissuadé. J’ai enfilé un tee-shirt et un short fantaisie et je suis sorti. J’étais prêt à décacheter l’enveloppe de plastique au sortir de la boîte aux lettres comme je fais d’habitude mais ce matin je suis revenu sans y toucher à la maison. J’ai posé mon pli intact sur la table du salon. Je me suis assis et je l’ai observé plusieurs minutes en imaginant son périple et le nombre d’intermédiaires entre l’imprimeur et moi. J’en ai dénombré cinq : l’employé qui a manipulé les lots de magazines emballés prêts à être envoyés, le prestataire chargé de les acheminer à la Poste, l’employé chargé de les verser dans la trieuse automatique du centre de tri, le transporteur qui a acheminé le mien jusqu’au bureau de distribution du courrier, le facteur qui l’a déposé dans ma boîte aux lettres. J’ai pensé à toutes ces bonnes âmes qui avaient travaillé pour moi. J’ai laissé ma pensée s’aventurer en amont du processus de distribution. Des journalistes au rédacteur en chef en passant par les photographes, les fournisseurs d’encre, de papier, d’ordinateur et de téléphone... De proche en proche, je suis arrivé jusqu’à moi, pour les conseils juridiques que je prodigue à l’artisan plombier chargé de l’entretien des sanitaires du siège social de la société d’édition. C’est étonnant à quel point tout est lié.

Après avoir lu intégralement mon périodique, j’ai levé les yeux sur la pendule. Il était exactement onze heures onze minutes et onze secondes. La coïncidence m’a alors conduit à une réflexion abyssale dont je n’ai pas réussi à sortir vainqueur : à quelles heures précises de la journée, à la minute et à la seconde près, les trois aiguilles de la pendule sont-elles exactement superposées ? La faim a mis un terme à mon entreprise déraisonnable. J’ai ouvert un livre de cuisine marocaine pour faire voyager mes papilles. Il faut dire que ce jour est exceptionnel, un jour nouveau. Un jour de renouveau. Nous sommes lundi 11 mai 2020 et j’ai envie de prendre mon temps. Définitivement.

Echboum

Rangement autobiographique
Raconter le foutoir dans lequel je vis depuis le confinement à l’abri des regards avec en plus de la sincérité, non.
C’est un des avantages de mon confinement : plus de regard d’autrui, liberté, créativité….
Je veux bien être sincère, mais de là à dévoiler l’intimité de mon refuge…. Donc je vais prendre la deuxième proposition : le rangement.

Un dérangement, plutôt qu’un rangement, qui était déjà présent avant, il faut bien le reconnaître mais qui s’amplifie à mesure que ma vie intérieure s’exprime et s’étale… A ma grande satisfaction. Mais bon, un rangement, ce n’est pas une mauvaise idée quand même. A un moment il faut bien élaguer, vider, jeter, classer, en un mot ranger pour donner de l’air, de l’oxygène, de l’espace. 

Pour ce thème comme pour le rangement, un effort est nécessaire.
Un ami poète avait besoin de deux haïkus sur le thème du muguet, des fragrances… Il n’y a qu’un poète pour avoir ce genre de besoin…
Cela ne m’inspirait pas du tout, j’ai laissé cette requête sans réponse. Mais au détour d’une conversation qui n’avait rien à voir :
- T’as quelque chose sur le thème ?
- Non, en mal d’inspiration
- Essaie !
J’adore ce genre de réflexion, un mot et tout est dit. 
J’ai essayé et finalement je les ai trouvés ces deux haïkus, pas sure que ce soit les meilleurs, mais ils m’ont remise en selle, et ça c’est précieux… Essayer, faire un effort, on ne sait jamais, parfois cela paie ! (oh le vilain mot)
L’écriture permet tant de liberté, de contraintes qui posent les conditions, l’essor de la création quelle qu’elle soit.
Le thème ne t’inspire pas : dis le, raconte le ou mets le dans la peau d’un autre qui est inspiré ou pas… Essaie !
Ranger, redécouvrir des choses oubliées, enterrées qui donneraient des idées neuves, des points de vue différents, va savoir.
Autre écueil : impossible pour moi, de plonger dans un passé douloureux ou perdu à jamais.
Impossible pour moi de me laisser aller à la nostalgie, à la mélancolie, et pas certaine de pouvoir accepter les choses comme elles sont, de surmonter les chagrins vivaces, les joies disparues.
Trop fragile.
Alors je vais partir de l’angle du rangement en 1000 mots. Et surtout m’y mettre au rangement. Et ça c’est une autre paire de manches….
 
Dominique S.

 

Confinement :

Situation d’une population animale
Trop nombreuse dans un espace
 trop restreint et qui, de ce fait,
 manque d’oxygène, de nourriture ou d’espace.
 Confins : Partie extrême, limite extrême…


Là-haut, à droite de la page, ils sont serrés, entassés, contraints entre des corps étrangers, subissant les miasmes de leurs respirations, de leurs soupirs, de leurs toux, de leurs regards craintifs, agressifs, affolés… On ne peut pas desserrer les bras de son corps… On a le nez collé contre le tissu rêche et puant d’une vieille canadienne, d’un manteau élimé… En son temps, ils étaient entassés dans des wagons à bestiaux, tremblant d’inquiétude, d’effroi, de terreur… 8 chevaux… ou… plus de 120 êtres (humains) qui furent un jour des hommes…

Oui, c’était ça le confinement.

Là-haut à gauche, il y a le mot « confins », toujours au pluriel, qui est à l’origine de « confinement », quelle contradiction ! Ouvrant les espaces, laissant s’évader l’esprit vers les horizons sans fins, sans limites pour nos yeux avides d’immensités, nous ouvrant les bras de la nature, des océans, des ciels de toutes saisons… Une respiration, aux confins de notre esprit…

Chez Larousse, on parle d’animaux, mais ne sommes-nous pas des animaux, les pires que la nature ait engendrés ? Ne sommes-nous pas coupables d’avoir violé, envahi, annexé sans vergogne et en toute impunité, leurs territoires ? Avec, pour conséquences, l’héritage de leurs propres maladies, qu’en toute innocence, ils nous ont transmises. Nous les accusons, alors que nous les capturons pour notre immonde plaisir, pour les manger, pour en faire un trafic honteusement lucratif, pour satisfaire des individus habités de sordides pulsions de destruction de la nature…

Notre confinement n’est qu’une respiration frileuse, car nous avons PEUR, et à raison, de mourir dans la douleur et la solitude. Nous sommes innocents, nous n’avons pas voulu cette affreuse pandémie, je la hais moi-même, je la crains, pour moi et pour mes proches. J’accepte avec fatalité et respect mon isolement, ma solitude… Quelque part en moi il y a aussi des sentiments de culpabilité, de honte, contre lesquels je suis impuissante et en colère.

Aux confins de la planète, vit un homme extraordinaire : pour lui, le confinement n’est qu’une plaisanterie douce-amère : il sait ce que le mot « confinement » veut dire.

Alors petit garçon juif de dix ans, il a été condamné au confinement avec toute sa famille dans un appartement exigu d’un immeuble de Budapest, puis dans le ghetto, dans l’angoisse absolue de voir arriver les « Arrow-Cross », les nazis hongrois … ce qui signifiait la déportation , celle-ci, définitive…

Cet homme, je le connais… Nous avons travaillé ensemble, vécu ensemble la perte de son petit garçon de deux ans… Alors,

Alors, qu’est-ce que c’est CE confinement ?

Béatrice, 5 mai 2020 

 
*   *   *   *   *

C’EST EPOUVANTABLE !


Ah ! Mes chéries, c’est épouvantable ! Mes racines font au moins deux centimètres ! Ce noir qui envahit ma tête -oui, il faut que je vous dise que je fais une teinture blonde tous les quinze jours- ça me déprime !

Et ma coiffeuse qui ne peut pas me prendre avant quinze jours – après le début du déconfinement -elle a déjà dix-neuf clientes en attente- Je n’ose plus sortir sans un foulard sur la tête, de quoi ai-je l’air ? Mes mèches pendent lamentablement comme des ficelles usées, elles sont d’une couleur pisseuse, c’est horrible !

Je n’ose plus me regarder dans la glace, c’est pas difficile, je ne me reconnais plus ! Quelle idée d’avoir fermé les coiffeurs ! Ils ne se rendent pas compte de l’impact psychologique que cela peut avoir sur nous, les femmes, si sensibles, si attachée à leur look ! Mon mari n’arrête pas de pester contre moi, il dit que je le bassine avec mes racines, « tes racines, tes racines, va donc plutôt lire celles de Romain Gary, ça te changera les idées ! ». Je n’ai pas compris de quoi il voulait parler…

Ah, c’est bien les hommes ! Lui, il n’a pas de problème de racines : il se rase la tête tous les deux jours ! Ma foi, c’est plutôt agréable à caresser, ce crâne glabre… C’est tout chaud, j’aime bien y passer ma main lorsqu’il est en train de lire sur le canapé du salon !

C’est épouvantable ! Mes ongles ne sont ni faits ni à faire ! J’ai beau essayer de les limer, ça ne va pas, j’en ai déjà cassé trois ! J’ai du tous les couper, quel crève-cœur ! Du vernis, n’en parlons pas, j’ai renoncé à m’en mettre : ça bave tout autour, sur la peau, que voulez-vous, je n’ai pas l’habitude de me faire les ongles ! Et c’est la même chose pour mes pieds : je n’en reviens pas de constater à quelle vitesse poussent les ongles, comment ça se fait ? Ah, mes séances de manucure me manquent tellement, j’ai l’impression d’être devenue une orpheline de mes soins de beauté !

C’est épouvantable, ma femme de ménage n’est pas venue depuis plus de quarante jours ! J’ai été obligée de passer l’aspirateur, je déteste ça ! Elle a refusé de se confiner avec nous. Pourtant, nous lui avons proposé de s’installer dans la chambre de nos petits enfants, et bien non, elle nous a répondu qu’elle AUSSI avait une famille qui avait besoin d’elle ! Quelle impudence, ah, aujourd’hui rien ne va plus !

C’est épouvantable, je n’ai plus rien à me mettre ! J’ai bien fait plusieurs lessives –enfin, c’est mon mari qui s’en est chargé (je ne comprends rien à la mécanique) mais mon repassage est catastrophique ! C’est surtout le pliage qui me pose problème, j’ai beau m’échiner, tout est froissé, bancal, enfin im-met-table ! Ils ont de la chance, les hommes ! Un pantalon, toujours le même, et des polos ou des pulls !

C’est épouvantable ! Quand je téléphone aux amies, elles n’arrêtent pas de se plaindre de tout et de rien ! Ça me déprime encore plus… Je crois que je vais aller lire, on m’a prêté un livre d’un certain… Camus… Ça s’appelle la Peste… Ce doit être encore une histoire de petite garce qui empoisonne le monde entier.

Béatrice

6 mai 2020

 

Tag(s) : #atelier en ligne, #Le Confinement

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