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C'était un vrai village à visage humain.

Posé au cœur de la plaine champenoise, terre de passage des envahisseurs et ceint d'une grande boucle de la Marne qui l'hiver venu s'étalait sur les herbages.

Par grands froids, nous sortions luges et traîneaux de la remise pour, jusqu'à la nuit tombante slalomer entre les peupliers.

En 1956, le froid fut tel que la rivière gela sur 25cm.Les fiers à bras du bistrot local lancés dans un défi insensé décidèrent de traverser à 10 de rang bras dessus bras dessous, au risque de disparaître sous la glace et de laisser veuves et orphelins affligés par leur sottise de comptoir.

Cette plaine se relevait au nord par de molles collines coiffées de pins qui se voyaient remplacés par la vigne Ô combien prometteuse dans ces années d'après-guerre.

Enfants nés du retour des prisonniers, nous étions choyés sans pour autant nous voir élevés dans le coton.

Il n'y avait pas l'eau courante et la toilette se faisait dans la grande pièce de vie.

Aux beaux jours, juchés sur les charrettes de foin, nous apercevions la Côte des Blancs ; il me fallut quelques années pour en saisir le sens caché lorsqu'elle disparaissait sous les orages : mon père activait les chevaux sachant qu’il ne disposait que d'une demi-heure pour abriter la récolte au cœur de la grange.

De là-haut, bercé par les cahots du chemin, on pouvait apercevoir quelque lièvre se terrant au creux des luzernes et parfois, au couchant, un couple de canepetières sortait des rangs de vigne pour se régaler de sauterelles et autres bourdons. Elles ont disparu du paysage local.

De maigres bosquets subsistaient au bout des parcelles cultivées servant de refuge au gibier, abondant en ce temps-là.

Je n'accompagnais pas mes copains fils de chasseurs, la vue du lapin éborgné et dépiauté pour le repas dominical me hérissait ; cependant je ne rechignais pas à récupérer les menues pièces  que le père Victor, (estropié de la grande guerre ) nous refilait en échange des peaux séchant sous la remise .

En vallée de Marne, là où nous jouions en février, subsistaient les bois troués comme gruyère par les gravières, la reconstruction demandait beaucoup de béton, ces trous épars s'avéraient fort dangereux, les parois s'éboulant sans prévenir et et peu d'entre nous étaient capables de nager, plus d'un risquèrent la noyade.

Bientôt avec le remembrement, les parcelles furent clôturées par des barbelés ne permettant plus la garde des troupeaux sur la pâture communale où, une fois les foins engrangés, on se prenait pour des cow boys assistés de chiens débiles prenant des initiatives hasardeuses.

Parfois, à l'issue des crues de la rivière, émergeaient des conserves de Corned Beef ou des boîtes métalliques de Lucky Strike oubliées par les libérateurs.

Quand le tracteur américain est arrivé à la ferme, deux chevaux furent vendus à la boucherie malgré les pleurs des âmes sensibles mais, nul ne put se résoudre à faire subir le même sort à Justine, la vieille jument.

J'aimais la conduire à la pâture, monter à cru en toisant les badauds et leurs sarcasmes.

Un jour, l'un d'eux me traita de « Boussac » ; mon père m'expliqua au retour que ce célèbre industriel était passionné par les chevaux … de courses, rien à voir avec notre vieille ardennaise qui coulait des jours à regarder passer les tracteurs.

Rentrant des champs tête nue un jour d été, le père nous fit signe d'approcher : au fond de son chapeau crasseux 6 ou 7 œufs de poule faisane pris sur le nid ; ils furent aussitôt mis à couver sous une poule naine pour quelques semaines plus tard donner naissance à de minuscules poussins agiles et craintifs qui se couvrirent d'un joli plumage bigarré ; ils furent relâchés dans la nature nul n'ayant le goût de les voir dans son assiette.

C'était la plaine de mon enfance insouciante.

Jean-Pierre G.

Tag(s) : #Autobiographie et Nature, #Jean-Pierre G., #Textes de l'atelier, #Textes de participants

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