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Le vent soulève mon pelage sur mon encolure et je sens claquer mes mâchoires.

Une goutte de salive perle au bout de mon croc, elle glisse le long de mes lèvres et souille mon menton.

Les petits sont en sécurité sous les rochers dans l’antre que je leur ai aménagée. Je peux sans crainte pour eux courir sous la lune qui me fixe et hanter la forêt qui me dissimule aux regards.

Je trottine sur ma piste, flairant de ci de là. Depuis le crépuscule je n’ai trouvé que des souris. C’est peu.

D’autant que mes loupiots exigent maintenant une nourriture plus consistante. Leurs petites dents aigües commencent à torturer mes mamelles dont le lait, petit à petit, se tarit.

Bientôt la viande régurgitée ne leur suffira plus et il leur faudra des proies fraiches, puis les proies vivantes que je devrai leur apprendre à chasser.

Pour le moment, ce que je rapporte dans mon estomac leur convient encore, mais je dois chaque jour en amener un peu plus.

Depuis que leur père a disparu, happé par la forêt ou les chiens de berger, je dois pourvoir seule à leur nourriture. Sans parler de leur survie, car le reste de la meute s’est envolé lui aussi. Je suis seule et la vie de mes petits dépend de mon habileté, de ma prudence, de mon intelligence.

Je suis contrainte de chasser la nuit, le jour je dois veiller sur eux, qui sont de plus en plus turbulents et cherchent à sortir de la caverne. Heureusement je peux encore les dissuader en les saisissant à la gorge et en grondant férocement. Bientôt ils ne se retourneront plus sur le dos en signe de soumission et n’auront de cesse que de s’échapper vers le soleil, le vent et la liberté. Bientôt…

Je trotte à grandes foulées, mes coussinets rasent le sol recouvert d’aiguilles de pin.

Je trotte inlassablement, truffe au sol.

Je croise un glouton, comme moi à la recherche de nourriture. On ne touche pas à ses animaux, dont la férocité peut venir à bout de n’importe quel loup, même affamé.

Je me détourne sagement de la piste, je fais semblant de ne pas le voir. Ces animaux-là défendent trop chèrement leur vie, il vaut mieux leur laisser le passage.

Je croise le chemin d’un campagnol, il n’a pas le temps de se rendre compte de ce qui lui arrive.

C’est une bien petite bouchée. Sept souris et un campagnol. C’est juste, pour quatre petites gueules  affamées. Mieux vaut garder un silence pudique quant à mon propre estomac.

Mes yeux jaunes flambent du feu de la faim et cherchent à percer les ténèbres.

Je sais qu’ils sont là-bas, de l’autre côté du lac.

Ces étranges animaux dont l’odeur est indéfinissable. Odeurs mêlées d’animal, de nourriture et de choses inconnues. Leur peau peut tomber au sol, il leur en pousse une autre et leur aspect change. J’ai déjà flairé les vieilles peaux par terre. L’odeur n’est pas plaisante.

Souvent ils sont assis à côté d’un grand feu, qui chose étonnante ne s’étend pas à toute la clairière. Ils le tiennent prisonnier entre de gros cailloux.

Leur meute est petite mais très bruyante. Ils ne courent pas très vite et ne semblent pas en avoir besoin : quand ils flairent un danger, loin de prendre la fuite ils se lèvent tranquillement, tournent le dos au feu et saisissent un bâton. Un bâton comme il n’en existe dans aucune forêt, et qui produit du tonnerre. Ils s’enroulent parfois dans une nouvelle peau s’allongent et s’endorment près du feu, comme si c’était leur soleil.

Le feu ! Quelle drôle de chose que ce feu-là!

Terrifiante et fascinante à la fois.

Il m’est arrivé de flairer la cendre encore chaude. Cela sent la viande et aussi d’autres fumets qui me font saliver. C’est doux et tiède sous les pattes.

Depuis quelques jours, les hommes m’ont repérée à la lisière du bois.

Ils se sont figés, se sont tus.

Un gros morceau de viande a atterri entre eux et moi, presque entre mes pattes.

J’ai attendu un peu, les hommes ne bougeaient plus. Mais quand ils ont tourné le dos et repris leur bavardage, j’ai ramassé la viande et j’ai filé.

C’était la fête dans la tanière. Les petits, repus, ce sont endormis ventre en l’air. Ils n’avaient jamais été aussi ronds!

Chaque soir, la distance diminue entre le morceau de viande et les hommes.

Aujourd’hui, il est tout à côté.

Je m’avance en rampant et en creusant les reins. Ma queue se blottit sous mon ventre.

Les hommes ne bougent pas.

Je suis devenue chienne.

Et dans trois jours, je me réveillerai femme.

Séverine L.

Tag(s) : #Autobiographie et Nature, #Textes de l'atelier, #Textes de participants, #Séverine L

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