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Bourdonnante, bondée, la gare Montparnasse est fébrile ce soir. Du monde partout. On se dépêche, on s’arrête, on tente de lire les horaires sur les panneaux placés trop haut, on essaie de deviner ce que vomissent les haut-parleurs.

Soudain un carillon grésille sur le quai, il est 20 h 46. J’entends : « Votre attention s’il vous plaît. Voie numéro 3, le train à destination de nulle part, va partir. Fermez les portières. » Cette voix choisie pour sa présumée chaleur garde une nette tendance au nasillement, mais elle rassure mes oreilles attentives. Voyager seule de nuit ne m’enchante guère et je suis inquiète.  

Vingt heures quarante-sept : un long grincement plaintif sur les rails révèle l’effort développé par la locomotive à vapeur pour démarrer. Une courte secousse bouscule tous les passagers, faisant tituber ceux qui étaient encore débout. Coup de frein, arrêt. « Oh, pardon, » s’excuse un gros monsieur tombé à la renverse sur un autre, déjà confortablement assis. Puis à nouveau, une secousse, suivie cette fois d’un élan continu vers la vitesse de croisière. On s’installe commodément, on sourit poliment à l’un ou l’autre dans ce compartiment à huit places.

Instinctivement, j’enregistre ce qui se passe autour de moi : les froissements du journal que l’homme dans le coin à gauche ouvre sur les nouvelles du soir et mes narines frémissent au parfum inimitable du papier journal, je perçois le claquement sec du porte-monnaie que la grosse dame assise en face moi referme après en avoir vérifié le contenu. Près de la fenêtre, une femme entre deux âges fouille au fond de son grand sac, elle en extirpe un pique-nique. Rougissante, elle lance un regard circulaire embarrassé et murmure : « Cela ne vous gêne pas, j’espère ? Je n’ai pas eu le temps de dîner, comprenez-vous… » Elle déplie soigneusement sur ses genoux un torchon bien propre à carreaux rouges et blancs puis entrouvre avec concupiscence ce qui semble être un morceau de pain ramolli : aussitôt une forte odeur de jambon et d’œuf dur emplit l’espace confiné. Elle achève ses agapes par un concert de papiers de bonbon vigoureusement froissés. L’agressivité de ces odeurs de victuailles, le spectacle des miettes éparpillées m’indisposent. Il faut que je prenne l’air ! Sortie dans le couloir, j’ouvre la fenêtre jusqu’en bas. « E pericoloso sporgersi » Tant pis, je me penche. J’aspire à laisser le vent fouetter mon visage et emmêler mes cheveux. Las ! Une lourde odeur de fumée grasse pénètre mes poumons tandis que les escarbilles m’emplissent mes yeux. Battant en retraite, je referme cette fenêtre à grand peine. Le mouvement se fait en deux temps : le premier consiste à tirer, une main sur chaque poignée, la fenêtre du bas vers le haut, le second temps est consacré à pousser ces mêmes poignées du bas vers le haut avec les paumes des mains, rapidement meurtries par cet exercice.

Enfin, la nuit envahissant le compartiment, j’inspire profondément l’air -hélas chargé de fumée- je bloque ma respiration car je redoute les exhalaisons des victuailles, et je regagne ma place. La dame au pique-nique ronflote ; un homme à mes côtés dodeline dangereusement de la tête. Je décide de somnoler. Tout à coup un claquement métallique me fait sursauter. C’est le contrôleur qui frappe sur la vitre du compartiment avec sa poinçonneuse. Un fort courant d’air et tous les bruits saccadés des roues sur les rails entrent avec lui lorsqu’il fait glisser la porte et clame « Contrôle des billets, s’il vous plaît ! » Dociles, nous tendons nos titres de transport, il remercie en approchant deux doigts de sa casquette galonnée, et referme la porte.

Cette fois-ci, allons-nous pouvoir être enfin tranquilles ? Le dos bien calé, je croise les bras sur mon estomac qui apprécie la douce tiédeur ainsi créée. Bercée par la cadence du chemin de fer, je m’endors.

Crissements. Freinage brusque. Couinements. Soupirs variés : qu’est-ce qui se passe ? Où sommes-nous ? La locomotive s’arrête dans un grand soupir essoufflé. La vitre embuée laisse deviner des lumières blafardes dans la nuit noire et silencieuse à laquelle nous sommes tous suspendus. Un haut-parleur annonce par deux fois : « Saint Pierre des Corps, vingt minutes d’arrêt ! »  Des voix résonnent, s’interpellent, quelques portières s’ouvrent, se ferment. Puis plus rien.

Dans le compartiment, on soupire, on s’étire, on allonge les jambes puis les replie pour les dégourdir, on s’ébroue, on adopte une nouvelle position. Un réverbère, là-bas m’éblouit. Je ferme les yeux jusqu’à la prochaine secousse.

Fredaine

Tag(s) : #Fredaine, #Textes de l'atelier, #Textes de participants

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