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Je n’ai pas toujours été comme ça, on m’a appris. Surtout, c’était plus facile depuis que j’avais voulu tuer mon père. Ma mère m’en avait empêché. Mollement. C’aurait été plus simple pour tout le monde si j’avais été jusqu’au bout. Mais la prison, le procès, l’assistante sociale, les voisins, tout ça. 

Il vaut mieux que je me contente des poulets.

D’abord, il faut les pendre par les pattes. La tête à l’envers, les voilà étourdis. Je prends le couteau bien aiguisé. Dans le jardin, les poulets accrochés sur le portique de la balançoire ont encore les yeux vifs. Il faut les prendre par le cou, doucement. Là, entre le bec et le jabot, j’enfonce le couteau et je tire d’un coup sec. La jugulaire est tranchée. Quelques coups d’ailes, les nerfs se relâchent, le sang gicle, l’œil s’éteint, c’est fini. Au suivant.
C’est le même couteau que j’avais cherché dans le tiroir de la cuisine après l’heure de terreur dans laquelle nous avait plongé notre père. Ce sont les cris de mes frères et sœurs et surtout ceux de ma mère qui m’avaient embrouillé. Impossible de penser dans ces conditions.
Avec les poulets, c’est plus simple.

Une fois vidés de leur sang, il faut les plonger rapidement dans une marmite d’eau bouillante, plusieurs fois. C’est plus facile de les plumer. On coupe le cou et les pattes, ça fera du bon bouillon.

J’ai pas toujours été comme ça, on m’a appris. 

En fait, j’adore les animaux. Des fois, je mets mon visage dans fourrure du chat et je lui fais des baisers profonds et doux. Et le regard du chien levé vers moi pendant que je lui parle, j’aime ça. Et les oiseaux chanteurs et les biches si belles au bois dormant.
Mon lapin Pampan, je l’adorais. Même qu’il m’avait mordu. Un jour, il n’avait plus été là. A table, plus tard, mon appétit devant le civet avait mis des sourires narquois sur la bouche de mes parents. « Alors, il est bon, Pampan ? ».
Maintenant, je sais aussi écorcher les lapins, mais les poulets, c’est plus simple.
Une fois plumés, il faut les passer sur une flamme pour enlever les derniers duvets. Puis, il faut pratiquer une ouverture ronde au niveau du croupion et de l’autre côté dégager la trachée. Dans le corps du poulet, tout est lié. A partir du bas, il faut glisser la main à l’intérieur de la carcasse, et décoller le sac des viscères de la paroi. Attention, sans l’endommager, sinon on crève la bile, et alors là, on peut jeter le poulet. Dedans, c’est encore chaud de la vie de l’animal. Maintenant, c’est prêt, il faut tirer le tout. On récupère le gésier, le foie et le cœur. Ça fera de bons pâtés, dit maman.

J’ai pas toujours été comme ça, on m’a appris. 

Tuer, mourir, c’est la même chose. Le paradis, c’est quand je lisais des livres. Mais mon père a dit que ça servait à rien.

Alors je tue des poulets.
Valérie Weber 
Texte déjà publié en 2015
Tag(s) : #Valérie W, #Les poulets, #Textes de participants

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