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Un soir du printemps de l’an deux mille cent vingt, comme la nuit est toujours plus belle sous la lumière des étoiles, John marchera lentement au gré d’un chemin bordé d’orangers du Mexique fluorescents jusqu’au vaste pied de l’arbre de nuit numéro sept cent soixante-dix-sept mille sept cent soixante-sept.

Il s’arrêtera un instant sous l’oeil des caméras entre deux éléphants monumentaux en ébène, vestiges du vingtième siècle, avant d’appuyer trois fois sur la puce au creux de son poignet droit.

Levant le nez, il tentera en vain d’apercevoir le sommet du chêne transgénique si haut et si puissant que ses branches interminables frôlent presque les nuages. Posés sur les branches tortueuses, des centaines de papillons amoureux se balancent délicatement sous la lune pale, bulles de sommeil étincelantes aux ailes colorées réfléchissant le firmament. Tout un monde nocturne tendu vers les cieux, doucement éclairé par les astres et une myriade de vers luisants.

Puis il  prononcera le mot magique, celui qu’il a choisi  en souvenir de Louise et l’arbre s’ouvrira, l’éblouissant un instant de sa sève lumineuse. Il en sortira une fée délicate  au sourire dévastateur, vêtue d’une guêpière mauve et d’escarpins vernis qui lui tendra une main gantée. Sans un mot, sans se tromper, de quelques battements d’aile, elle le mènera devant la porte de son papillon de nuit.

Séduit, comme de coutume par ses douces rondeurs, il lui proposera de partager sa couche mais elle refusera. Il chantera tel un rossignol amoureux de sa voix grave de baryton mais en vain. Gracieuse, elle secouera la tête et s’envolera vers un autre nid.

Alors d’un seul regard, il prononcera à nouveau le prénom de Louise pour que s’ouvre le sas telle une corolle prête à être butinée.

Il passera le seuil et l’harmonie du lieu lui arrachera un soupir de bien-être comme toujours. Dans le vaste cocon ovale éclairé d’une douce lumière tamisée, tout sera gris et blanc comme la neige de la couette légère recouvrant le grand lit suspendu. Tout sauf les nombreuses plantes vertes plantées à même le sol et les hublots en bois vernis qui entoureront la pièce. Il aura choisi chaque objet, chaque détail de cet univers intime et chaleureux comme  chacun des titres de livres et de films dont les noms seront gravés sur les murs.

Un vieil air de jazz programmé la veille envahira l’habitacle. Louise aurait détesté ces airs décalés, elle préférait les cacophonies virtuelles. En fredonnant « Summertime », il passera son index sur le nom d’un recueil de poèmes de John Keats qui ira se poser délicatement sur une étagère  au bord du lit.

 Puis, après avoir enfilé un léger peignoir, il s’allongera en croix sur le moelleux matelas  à reconnaissance de forme pour contempler comme chaque soir les photos de Louise défilant au plafond. Louise souriante, Louise sexy, boudeuse, riant aux éclats, Louise si belle et tendre lui tendant les bras et dansant dans l’herbe fraiche au diapason de la magnifique voix d’Ella Fitzgerald, Louise partie bien trop tôt en tentant de sauver l’ancien monde.

Mais ce soir-là ce ne sera pas suffisant et il sera envahi d’une insupportable bouffée de nostalgie.

Alors il décidera  de regarder un vieux film pornographique dans une langue oubliée.  Aussitôt, les images crues et érotiques envahiront les murs blancs dans un concert de soupirs et de gémissements.

Dans l’alcôve en lévitation, su les draps de soie, au cœur d’une nuée de tendres oreillers, le charme opèrera comme toujours. La jouissance le laissera  comblé et apaisé.

Alors, comme chaque soir, il sirotera lentement un filtre laiteux dans une coupe finement ciselée comme il aurait pu boire un champagne délicat. Il sentira une douce chaleur envahir ses membres, les battements de son cœur deviendront plus réguliers, le lobe droit de son cerveau s’évanouira puis le gauche et il fermera enfin  les yeux.

La musique et la lumière tamisée s’éteindront lentement au rythme de ses paupières et le toit s’ouvrira sur la voute céleste.

Cette nuit, il dormira encore d’un sommeil paisible et parfaitement artificiel.

Corinne LN

 

Tag(s) : #Textes de l'atelier, #Corinne L.N., #Papillon de nuit

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