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Vue de la chambre de la patronne

Un grand gaillard au teint rouge entra avec fracas dans la cuisine, faisant gémir la grosse porte en chêne. Ils étaient tous attablés, coudes plantés sur la toile cirée un peu collante : en ce début d’été 1945, après les privations de la guerre, l’utilisation d’une nappe était rare. Celle de la patronne était une toile cirée, bien vieille et poisseuse, mais,pour afficher son standing,elle la laissait jour et nuit sur la table. Les ouvriers agricoles terminaient leur pause déjeuner ; la terrine de rillettes dans laquelle chacun avait découpé de bons morceaux avec son canif personnel était presque vide. Le canif essuyé sur un quignon de pain, chacun remettrait son couteau dans sa poche, lèverait le coude pour avaler d’un trait une grande gorgée de cidre, puis reprendrait le travail. L’incursion avait interrompu le cérémonial habituel.

Qu’y a-t-il ? gronda la patronne. Tu pourrais frapper, c’est pas un moulin ici !
-C’est que… c’est que …commença le gamin sans retrouver sa respiration.
-C’est que quoi ?
-La mère Alphonsine ! Elle va pas bien, elle a tombé sur l’carrelage de la salle le nez par terre !  J’arrivions point à la r’lever, alors l’gars Jules est venu à la rescousse. On l’a mise dans son lit. Faudrait’y pas appeler l’docteur ?

A ces mots, la patronne jeta son torchon à terre et sortit en courant, suivie par toute la tablée qui se bousculait. Tous se demandaient, chuchotant tout haut, ce qui avait pu se passer car elle était pourtant solide, la mère Alphonsine ! Dehors, il fallait grimper l’escalier en granite aux marches hautes et inégales qui couraient le long de la tour du pigeonnier. Arrivée en haut la première, la patronne tout essoufflée dit à son mari « Va donc voir, toi, t’es l’maitre, après tout … » En haut de l’escalier sur la droite, la porte de la ferme était entr’ouverte. Ils la poussèrent, inquiets. Il faisait si sombre dans le couloir silencieux qu’ils durent attendre que leurs yeux, pleins du soleil de midi, se soient habitués à la pénombre. Ils se dirigèrent vers une lueur au fond. Le gars Jules les attendait là, dans la salle commune, les bras ballants ;

De la tête il indiqua la porte de la chambre d’Alphonsine. Elle était plongée dans l’obscurité, seul un rai de lumière filtrait entre les volets disjoints que personne n’ouvrait jamais. On devinait à gauche en entrant une petite table. Un pichet d’eau croupie, malodorante,y était posé. Juste à côté, l’unique chaise était couverte de vêtements jetés en pagaille, d’un tablier sale, d’un châle noir. De vieux chaussons élimés, au milieu de la pièce, indiquaient le chemin du lit tout au fond, là, dans le coin.
Ce n’était pas un lit. C’était un grabat misérable dont le désordre évoquait la souille d’un sanglier, songea la patronne, tout en se disant que le sanglier ne quitte sa souille qu’une fois purifié des parasites qui le gênent, lorsqu’il se sent tout propre. Rien de tel ici : le grabat semblait écroulé sur le sol de la pièce humide et froide malgré l’été. Les montants en bois étaient couverts de moisi. L’un des pieds, vermoulu, avait été consolidé à l’aide d’un gros caillou. Les ressorts du sommier meurtrissaient le dos de la vieille femme à travers le matelas qui n’était guère qu’une paillasse dans laquelle son corps avait une fois pour toutes gravé son empreinte. Son empreinte à elle seule depuis la mort de son mari.Sous des draps grisâtres et nauséabonds sa grosse silhouette gisait. Les oreillers étaient creusés par le poids de la tête au teint terreux. Les yeux mi-clos, la respiration haletante, la vieille laissait filer un gémissement continu.Comment cette femme pouvait-elle trouver le repos dans une tanière aussi macabre et insalubre ?

Soudain la patronne fut saisie de tremblement. Une peur sinistre la gagnait. Ce qu’elle voyait ici, oui, c’était bien la bête qu’elle avait déjà rencontrée pendant cette guerre, c’était la bête du dénuement et de la misère : multiforme, terrifiante,toujours aux aguets. Cette image la hantait : peut-être la rencontrerait-elle, elle aussi, un jour, à son chevet ? Un mouvement de panique la jeta hors de la pièce bousculant tout le monde « J’va prév’nir l’médecin » hurla-t-elle.

Et elle ressentit un peu de honte à penser que le soir même, elle aurait l’immense chance de retrouver son lit à elle, moelleux, bien propre, aux draps fraîchement lavés, dans sa chambre lumineuse, largement ouverte sur la campagne.

Fredaine

Tag(s) : #Textes de participants, #Fredaine

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