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Atelier d’écriture  du 7 juillet 2017

Rencontres fortuites, visages saisis sur le vif

- Il est grand, encore mince, sale, le poil grisonnant et l’œil malicieux. Il est dans ma rue depuis quelques temps avec son barda contenu dans un vieux caddie, entouré de canettes de bière sur un matelas et un sac de couchage. Un jour, en passant près de lui, nous nous sommes souri et il a accepté un cigare.

- En entrant, je ne l’ai pas reconnue. Je l’avais rencontrée à une soirée d’anniversaire chez des amis communs et nous avions longuement bavardé. Elle a changé de coiffure, ses cheveux gris remontés en chignon lui vont bien et je l’ai trouvée belle dans sa robe bordeaux. Avec un sourire, elle m’a demandé mes coordonnées. C’était Marine.

- Il était noir, avec un teeshirt rayé, assis par terre à l’entrée du BHV Marais. Il avait un regard farouche et le blanc de ses yeux était rouge. En passant, mon amie l’a frôlé sans faire exprès et il s’est déplacé pour lui envoyer un coup de pied qui ne l’a pas atteinte ; elle ne s’en est même pas aperçue, mais moi je l’ai bien vu.

- Grande, mince, microcéphale, elle marchait dans la rue devant moi avec un déhanchement provocateur, perchée sur des talons immenses. Sa jupe était plus que courte et moulait des petites fesses aguicheuses, je ne voyais que cela et je n’étais pas la seule ! Je l’ai dépassée et me suis retournée pour voir son visage. C’était un jeune homme !

- Il était assis sur les berges de la Seine maintenant piétonne. En position de yogi, il était très droit, le regard fixé dans un lointain inconnu. Il avait l’immobilité d’une statue. Je passais plusieurs fois devant lui et j’étais complètement transparente. Il méditait et se trouvait dans un autre monde insaisissable.

- Ils étaient tous les quatre en trottinette sur les berges de la Seine : le père, la mère et deux petites filles de 4 et 8 ans. Je remarquais la plus petite qui tentait de suivre les autres mais elle n’y parvenait pas. Elle avait l’air angoissé et se mit à pleurer mais les autres ne se retournaient même pas. C’était la petite fille avec une robe à pois rouges.

- On était dans le même train, le TER qui va jusqu’au Mans. La jeune fille était assise en face de moi, elle avait enlevé son sac de voyage pour me laisser davantage de place. Elle avait un joli visage entouré de longs cheveux châtains très raides. Elle écrivait dans un grand cahier noir. De temps en temps elle s’arrêtait pour réfléchir, elle m’adressait plusieurs sourires auxquels je répondais. Je ressemblais peut-être à sa grand-mère. C’était la jeune fille inconnue du train.

- On se disait à peine bonjour, elle était toujours à son poste de caissière à Carrefour, une petite femme aux cheveux très courts dans son quotidien de travail automatique. Un jour, elle a remarqué le petit scarabée que je porte au cou, et nous voilà parties sur l’Egypte. Son visage s’est illuminé, ce n’était plus la même petite femme. Elle revivait avec moi son voyage et n’était plus du tout une caissière de Carrefour.

Et parmi ces personnage l'un d'eux, Octave, m'a donné l'envie d'écrire son histoire.

Le clochard de ma rue. Je le vois presque chaque jour. Mes cigares lui plaisent bien. On se dit « bonjour », « ça va ? », « il fait chaud aujourd’hui », « au revoir ». Et puis un jour, il m’a raconté sa vie. Octave a 62 ans. Il est né au Kosovo. Ses parents étaient agriculteurs. Il n’a pas fait beaucoup d’études, il travaillait à la ferme. Le samedi soir, il allait danser au bal du village. Il a rencontré Mina et ils se sont mariés. Ils ont eu deux fils, Michel et Boris. Ils vivaient tous dans la ferme des parents. Boris est mort à l’âge de 7 ans écrasé par une voiture. Mina est devenue folle de chagrin. La guerre a détruit la ferme. Mina et les parents sont morts. Gustave est resté seul avec Michel. Il n’avait plus rien, plus de maison, plus de travail. Il décide de partir avec son fils. Il veut aller en France mais il n’a plus de papiers, son fils est malade, il le laisse chez une tante qui habite dans un village voisin. Il commence un long voyage périlleux. Le voilà sur les routes, désespéré, fatigué, sans argent comme les autres qui ont tout perdu et cherchent à fuir le pays de leur enfance devenu maudit.

Après de multiples aventures, il arrive dans la région parisienne, il est accueilli chez Emmaüs. Il a la volonté de s’en sortir en pensant à son fils qu’il a laissé là-bas malade et dont il n’a aucune nouvelle. Il fait de l’alphabétisation et commence à se débrouiller en français. Il n’ a toujours pas de papiers et ne peut faire que des petits boulots au noir. Il rencontre des gens qui sont dans la même situation que lui, il commence à boire et devient alcoolique. Il a l’impression que c’est grâce à cela qu’il est encore vivant. Quand il a bu, il devient agressif et se bat dans les rues. Il va à l’hôpital en désintoxication mais le centre d’accueil ne veut plus de lui. Alors il vit dans la rue depuis 4 ans mais il ne se plaint pas. Il rêve de Mina, de Boris et de Michel chaque nuit. Il sait qu’il ne reverra jamais son fils et qu’il continuera à boire pour oublier ou accepter sa pauvre vie. Mais il aime bien mes cigares.

Pascale G.

(Photo anonyme)

 

Tag(s) : #Textes de l'atelier, #Textes de participants, #Pascale G

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