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Le paquebot franchit la sortie du port. Cap à l’Ouest, vers le soleil couchant. La météo prévoit « Mer belle à peu agitée » pour cette traversée qui s’annonce sous d’excellents auspices. La période de pleine lune sera favorable aux rêves des passagers qui, demain matin, arriveront à destination frais et dispos, sans encombres songe le commandant. Il est heureux de parcourir une fois encore cette belle route maritime qui conduit du sud Corse à Nice. La traversée sera courte, il veut garder toute son énergie pour l’arrivée et confie le premier quart à son second, après lui avoir rappelé qu’il faut le réveiller à la moindre incertitude.

Dans la cabine 37 pourtant, le temps est à l’orage. Elle prétend avoir le mal de mer et enfile une marinière en maugréant. Lui, qui a tellement sommeil, ne veut pas la laisser seule ; il l’accompagne.

Dans l’escalier étroit qui mène sur le pont, il la suit de près. Elle se retourne vivement, agacée de sentir un souffle qui l’insupporte le long de ses jambes nues et bronzées. En deux enjambées, elle franchit les dernières marches et court jusqu’au bastingage. Lui, empêtré dans le ciré qu’il a jeté sur ses épaules à tout hasard, titube. Il se fâche contre ces vacances stupides qui se terminent en queue de poisson. Il n’a même pas réussi à la séduire !  La fureur de se voir repoussé une fois encore l’envahit. Pourquoi diable a-t-elle déguerpi alors qu’il s’apprêtait à lui faire passer une nuit « torride » ? Il la rattrape sur le pont. Les travaux d’approche qu’il déploie sont un fiasco : elle fuit.

La pleine lune accentue les contrastes. Ce qui est dans le champ de vision est très vivement éclairé, ce qui se trouve naturellement à l’ombre est enveloppé d’un voile d’autant plus sombre, par opposition. Aussi, essoufflé, il passe devant elle sans la voir. Elle est pelotonnée à l’ombre de la pile des transats que l’on utilise le jour. Un léger craquement le fait se retourner. Et il la voit, là, toute petite, de dos, accroupie, toute ratatinée. On dirait une petite vieille. Ce comportement grotesque le rend fou, son sang ne fait qu’un tour. Pris d’une brutalité incontrôlable il l’arrache à cette posture ridicule en lui tirant violemment le bras. Elle se dresse en hurlant de douleur.

Dans l’équipage, là-haut, on entend avec stupeur ce cri, jailli dans la nuit paisible et claire. On s’inquiète. D’où cela vient-il ?

Maintenant, à cheval sur le bastingage, elle menace : « tu me fiches la paix, ou je saute. » Lui, bien sûr, veut la retenir, il ne sait comment faire, il lui parle doucement, puis plus fort, puis à nouveau très doucement, il tente de la ramener à la raison. Rien n’y fait, dès qu’il esquisse un geste, elle s’écarte davantage.

La mer, si calme au sortir du port, s’est formée ; encore régulière, la houle est cependant plus longue qu’au départ. Le choc d’une vague, plus soudaine que les autres, déséquilibre la jeune femme qui vacille, une deuxième l’empêche de se rétablir, la troisième est fatale, elle tombe à la renverse. Il hurle son nom. Un court instant, leurs deux cris ne font qu’un – « pour une fois au moins !» songe-t-il. Sur la passerelle, un rugissement : « Un homme à la mer ! », le commandant lance ses ordres, des pas précipités approchent.

Lui, il s’écroule. À son tour il voudrait bien devenir tout petit, disparaître, bien caché dans l’ombre profonde de la pile de transats que l’on déplie pour profiter du soleil dans la journée.

 

Pendant ce temps, indifférente, la houle poursuit sa course vers le large.

 

Fredaine

Tag(s) : #Textes de l'atelier, #Textes de participants, #Fredaine

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