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Atelier d'écriture du 23 juin 2017, je présente des photos et chacun choisit un paysage, un chemin. Parmi les clichés il y a celui que j'ai pris l'automne dernier à Westerbork aux Pays Bas - où furent internées Anne Frank et Etty Hillesum - Charles, un des participants de l'atelier s'empare presqu'à contre coeur de cette photo et écrit en 15 minutes le stupéfiant texte qui suit.

Je le publie ici en hommage aux victimes de la rafle du Vel'd'hiv et à Simone Veil.

S. de B.

 

  PHOTO

 

Petit wagon à bestiaux. Tout propre, bien repeint.

 Le wagon est sur un petit tronçon de rails.

 Rails qui ne vont nulle part et n'arrivent de nulle part

La campagne, au printemps.

 La mémoire qui explose !

                        

 

Trop de monde,  trop de problèmes, on ne gère plus ! Pas prévu qu'il y en aurait autant !

Faut dégager ce Vel D'Hiv ! Les hommes sur Drancy ! Les femmes et les enfants, Vichy a des camps de l'autre côté de la ligne de démarcation. Qu'on les envoie là-bas en attendant !

 

Des autobus attendaient ! Papa a pris la grosse valise. En nous embrassant, il a dit : ça vaut mieux ! Puis suivant la file des hommes, il s'est retourné et nous a fait un petit signe. Maman était très pale. Elle m'a donné sa valise et a pris Sarah, ma petite sœur, dans ses bras.

Dans l'autobus, il y avait une infirmière. Elle était gentille. Elle nous a donné à boire. Le voyage m'a paru long. Un autobus de femmes et d'enfants. La chaleur.  L'inquiétude. La stupeur : comment était-ce possible ? Une femme a dit : le Maréchal, il va faire quelque chose ! Bien sur, qu'il ne sait pas ! Mais quand il saura !

 

On est arrivé au camp. Une grande porte gardée par des gendarmes français. Barbelés. Baraquements. Les gendarmes n'étaient pas méchants mais on n'avait pas le droit de sortir. On faisait la queue avec des gamelles pour manger. Des gens de la Croix-Rouge s'occupaient des gosses pour nous faire jouer.  Maman parlait très peu. Distraitement nous caressait les cheveux.

- Ca va s'arranger, qu'elle répétait.

- Mais pourquoi, on n'est plus chez nous, à la maison ?

- Shlomo, il faut que tu comprennes !Parce qu'on n'a plus le droit d'être chez nous !, C'est la guerre ! Mais on y reviendra !

 

Et puis, un matin, tôt, tout le monde réveillé ! Toujours les autobus ! Pour aller où ? Pour aller travailler ! Et les enfants ?  Ils restent avec vous ! Comme dit Laval : on ne va pas séparer les enfants de leur mère !

Nous sommes arrivés à Drancy. Papa n'y était plus. Mais on dit qu'on va nous emmener en Allemagne, nous a confié Maman. Peut-être qu'on le retrouvera la-bas....

Un jour, on a quitté Drancy. En autobus. Quand on est arrivé sur la Gare de triage, Maman a demandé:

-   Où sont les trains ?   Il n'y avait pas de trains.

 Mais un long convoi de wagons à bestiaux, qui attendait, portes ouvertes. J'ai dit à maman : on ne reste pas là, on s'en va ! Mais on ne pouvait pas partir. Des soldats allemands, fusils pointés nous guettaient et nous poussaient vers les wagons.

                 

Voyage horrible. Entassés, bousculés,agrippés à notre mère. L'odeur, la peur.          L'incompréhension. Pourquoi on nous traite comme ça ? Quand me suis-je écroulé et endormi. Soudain, réveillé par des cris ! On est arrivés ! On nous aide à descendre. Il y a des chiens loups qui aboient mais ils sont tenus en laisse. Un officier allemand, parlant français, nous explique calmement que les femmes et leurs enfants, les personnes âgées aussi, doivent se mettre en file pour aller à la douche

- Pas du luxe ! S'écrie Maman. Enfin, on va se laver ! Regarde ! Il y a le soldat qui distribue le savon. Prends le !

 

La file est longue jusqu'au hangar. On y entre par petits groupes ! Nous sommes les derniers de cette file à y pénétrer. Soudain, Maman s'arrête, se retourne pour repartir mais la porte du hangar s'est refermée. On est dans un couloir, il fait sombre et on entend des cris.

 - Cris de femmes, d'enfants. Comment imaginer de telles scènes ? Femmes, enfants, vieillards, contraints à se dévêtir ! Ils protestent mais pour la douche, faut bien ! leur répètent en yiddish deux assistants qui en même temps coupent les cheveux et rasent les cranes. A cause des poux, qu'ils expliquent !,

Je sens Maman nerveuse mais calmement elle dit : les enfants, déshabillez-vous, tout va bien se passer. Juste un mauvais moment.

Un officier qui va et vient avec sa cravache, soudain s'arrête devant moi et de sa cravache me touche le sexe. J'ai peur. Il dit dans un français un peu hésitant :

- Toi, pas juif ? Pas circoncis !

Ahuri, j'entends ma mère répondre : Un enfant adopté. Mais pas juif. Chrétien. Il s'appelle Jean.

Alors l'officier m'a regardé, a tourné autour de moi, a ramassé mes affaires, me les a jetés à la figure et m'a ordonné : schnell, schnell ! Viens ! Schnell.

- Non, je reste !

- Jean, vas avec lui, je te l'ordonne ! Crie ma mère

- Mais Sarah...

- Sarah, je m'en occupe. File  ! Pars !

 

J'étais un bel adolescent de 14 ans. Ludwig, l'officier était de passage au camp pour faire son rapport. Je ne réalisais pas. Les wagons à bestiaux, ces cris, ces gens nus et rasés, et maintenant avec lui qui me tenait la main.

 

Comment dire, comment expliquer. Dans cette belle villa, j'étais choyé. Je buvais beaucoup, trop sans doute !  Ces officiers étaient jeunes et répétaient que dans cette fichue province il n 'y avait pas une seule femme baisable . Ils étaient gentils, certains très doux, ce qui ne me déplaisait pas.

Pourtant, une nuit je me suis enfui !  J'ai couru, couru ! Et au loin, j'ai aperçu une ville qui flambait. Sur la route, des gens fuyaient. Bombes au phosphore. Pour eux aussi, l'Apocalypse commençait. Je portais toujours l'uniforme de soldat allemand.

Récupéré par la Feld Gendarmerie, j'ai joué l'amnésique et puis... et puis il n'y a plus eu de guerre.

           

 Pourquoi cette photo ! Je m'appelais Shlomo. Mon nom figure au mur des Déportés.
                                        Avec celui de mes parents et de Sarah.

 

                           Moi, à Pigalle, je suis Monsieur Jean. La vieille pédale.

 

Charles       

 

Tag(s) : #Textes de l'atelier, #Textes de participants, #Charles

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