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Mes territoires

Je quitte les forêts, les collines et les rivières du Perche pour découvrir d’autres territoires : la ville et la mer. Adolescente, lorsque la tour Eiffel apparaissait au bout du tunnel, je ressentais une infinité de vies possibles, j’étais fascinée par les portes s’offrant successivement à nous le long du périphérique. Je songeais qu’une vie se déroulait ainsi : une boucle et des portes, une route et des choix, la possibilité de faire demi-tour, l’éventualité de se perdre, de se laisser porter ou de chercher son chemin. Ce que j’aime dans le Perche, c’est de savoir Paris si proche. Au-delà des champs de pommiers, les lumières de la ville scintillent. Elles m’attirent irrésistiblement. A l’opposé, les remparts de Saint-Malo me séduisent. Je les parcoure par tous les temps, entre ville et mer. Très longtemps, j’ai ignoré Dinard, située juste en face. Devant l’immensité, fascinée par le cri des mouettes, je regardais le soleil se coucher dans la mer. A la crêperie « Le corps de garde », les papilles en émoi, je savourais une crêpe au Salidou. Combien de fois me suis-je assise pour contempler le port, la ville intra-muros ou le tombeau de Chateaubriand ? Paris et Saint-Malo se sont offerts à moi ces dernières années comme deux espaces de liberté et de réconfort. A Saint-Lunaire ce matin, parcourant le sentier des douaniers pour rejoindre la pointe du Nick, je me suis retrouvée face aux trois lieux qui structurent mon existence : Paris, le Perche et Saint-Malo. Le fait de pouvoir les visualiser, les imaginer derrière moi, m’a donné l’impression d’une frontière franchie. Qu’il s’agisse du tunnel de Saint-Cloud ou du barrage de la Rance, je sais ces franchissements nécessaires à mon équilibre. Ainsi, face au large ce matin, me sont revenues les conversations partagées avec ma grand-mère dans les champs. Blottie contre elle, je l’entends encore affirmer : « Si tu mâches des grains de blé, ils se transformeront en chewing-gum ». Et puis aussi : « Si tu fixes très longtemps l’horizon, tu peux imaginer des vagues ». Elle n’a quasiment jamais quitté le Perche, mais je sens sa présence rassurante dans les paysages que je traverse. Peut-être cette distance avec ma ville natale, cette rupture avec la vie quotidienne, sont-ils les seuls moments qui me permettent de la retrouver là où elle n’est jamais venue ».

 

C'était ça Cannes

Chaque été, je séjournais à Grasse chez ma cousine. En grandissant, la piscine municipale devint étriquée pour nos rêves. Aussi, en stop ou en car, nous nous rendions à Cannes. Nos excursions nous menaient à la plage de la Bocca, dans le quartier du Suquet ou bien sur la Croisette. Hormis la mer, rien ne nous était accessible dans cette ville. Nous traversions la galerie du Gray d’Albion dépitées par le prix des robes de soirées. Seule la rue Meynadier offrait quelques robes abordables pour notre infime argent de poche. Vêtues de nos robes légères, Sarah brune et Sarah blonde, dix-sept et quinze ans, que de fois nous avons parcouru les rues de cette ville. C’était ça Cannes, des palaces, des yachts, des Porsches, un immense feu d’artifice, un festival, des strass, des prostituées et la main tendue d’un clochard affalé sur le bitume. Dans son regard, la dernière trace d’humanité…

Black-city

Au bout de la rue Droite, elle s’est engouffrée rue Rêve Vieille. De part et d’autre, des hommes, Maghrébins, l’ont regardée franchir cet interstice entre une ville touristique, la capitale du parfum, et son ghetto, Black-City. Ce quartier sentait la fleur d’oranger et la marijuana. Assis sur leurs chaises à l’entrée de leurs immeubles, les hommes l’interpellaient : « Eh Gazelle, tu es perdue » ? Non, elle n’était pas perdue. Elle connaissait parfaitement la limite géographique à respecter. Son oncle avait d’ailleurs insisté : « pas d’excursion dans le Vieux Grasse » ! Sur la place de l’Evêché, Cap-Verdiens et Maghrébins jouaient au football. Place de la Poissonnerie, elle s’est installée dans un café. Elle a commandé une menthe à l’eau, puis, son regard s’est perdu dans la contemplation des peaux mâtes, des cheveux bouclés ou crépus, des métis aux yeux bleus ou verts. Ses oreilles se sont initiées aux dialectes locaux : portugais-créole, arabe et verlan. Elle n’était pas perdue, elle était capable de situer sa position sur le plan de la ville. Au-dessus, trônaient l’église et le point de vue, là où l’on faisait les vœux les plus fous. Au rythme du raï et du reggae, elle se sentait étrangement chez elle. Lorsque Arlindo s’approcha, elle savait pertinemment où elle était. A dix-huit ans tout juste, elle était là où l’on quitte sa famille. Elle voulait fuir le décès de son frère, le divorce de ses parents, la vente de leur maison, le retour à l’H.L.M et la mort de sa chienne. Dans un ultime instinct de survie, elle abandonnait sa Normandie natale pour vivre dans le Sud, loin de chez elle, loin des propos suicidaires de sa mère et de l’indifférence de son père. Dans les bras de l’Afrique, elle espérait se trouver. Elle ignorait alors que les bras d’Arlindo tenteraient de la tuer l’année de ses vingt-sept ans.  C’était en 2000, ce n’était pas la fin du monde, mais ce fut le terme d’un long voyage.

Le circuit du papillon

Le Nick, circuit du papillon, un chemin sombre, humide par endroits, nous laisse deviner le ressac derrière une haie de lierre, de fougère et de ronces. Distraite par les rires d’un groupe d’écoliers puis par l’élégance d’une aigrette blanche, j’entends le mouvement calme de l’eau. Inspirer, expirer. Regarder la baie de Saint-Malo, imaginer les houles de l’Atlantique se fracasser contre le phare Desjardin. J’aperçois un minuscule bateau de pêcheur chahuté par les vagues. Les narines agitées par l’odeur d’herbe coupée, les oreilles taquinées par le chant des grillons, je me sens telle ce fragile bateau, tiraillé entre Saint-Lunaire et Saint-Malo. Les ronces blessantes côtoient les églantines majestueuses ; les orties urticantes barrent l’accès aux mûriers. Les chardons fleurissent sans nous autoriser à les cueillir. Les mollets caressés par les herbes hautes, je jette un dernier regard à la mer. L’envie me prend de courir et de sauter, sentir la force de mes jambes, éprouver combien je tiens encore debout. Retour au goudron, vue sur le clocher et le château d’eau. La pancarte du chemin de Grande Randonnée indique : tournez à droite. Une vie n’est pas fléchée ainsi, elle se construit à coups de choix, de rencontres, de rêves et de renoncements. Face à l’eau étincelante, je regarde le chemin parcouru. Un panneau nous met en garde : DANGER risque de chute mortelle. De l’autre côté, un nuancier de bleus marque l’horizon entre mer et ciel. Un macareux se pose sur un rocher pour admirer cette ode à la liberté. L’appel du large est revenu. C’est la seule direction qui s’impose désormais.

Sarah

Tag(s) : #Stages, #Atelier d'écriture, #Sarah D., #Textes de participants, #Textes de l'atelier

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